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Les conséquences de l’Ebola sur la vie d’une enfant libérienne

Par Sarah Crowe

Elle se surnommait « la patronne » et, malgré le nom de son grand frère, Sheriff, ce dernier âgé de 11 ans ne doutait pas qu’elle le soit. Anne Marie fait preuve d’une rare combativité pour une petite fille âgée de cinq ans, en particulier pour une fille qui vient de perdre sa mère en raison du virus Ebola, ou du moins, c’est ce qu’on lui a dit. Personne ne savait ce qu’était devenu son père, bien que le personnel intervenant du centre de santé communautaire Hawa Massaquoi, situé en dehors de Monrovia, murmurait discrètement que lui aussi avait probablement succombé à la maladie mortelle, comme des milliers d’autres personnes au Libéria.

Les enfants étaient sur le point de devenir orphelins et de faire partie des 4 000 enfants et plus qui ont perdu leurs parents en raison du virus Ebola, selon les estimations de l’UNICEF, dans les trois pays touchés, soit le Libéria, la Sierra Leone et la Guinée. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime qu’au total, 13 500 personnes ont été infectées et que 5 000 sont décédées, mais tous admettent que les nombres réels sont deux à trois fois supérieurs à ces statistiques.

Dans le chaos et le brouillard de cette guerre contre un ennemi invisible, les trois enfants, Sheriff, Anne Marie et leur petite sœur Agnès, ont été séparés de leurs parents. Leur petite communauté très unie de Banjor, située à proximité de Monrovia, a été complètement prise d’assaut par le virus Ebola : 20 personnes y sont décédées à la fin du mois d’août seulement.

Ann Marie

Au début du mois de septembre, la mère d’Anne Marie, Haja Kromah, a été la première de la famille à tomber malade et elle a été transportée à l’unité de traitement de l’Ebola (UTE), qui est dirigée par Médecins sans frontières (MSF), et qui est située à la périphérie de Monrovia. Peu de temps après, le père d’Anne Marie, Solomon Sandee, affaibli par une forte fièvre et d’autres symptômes redoutables, s’est lui-même rendu dans une autre unité de traitement de l’Ebola, à l’hôpital JFK situé à des kilomètres de distance de sa femme. Sans personne pour prendre soin d’eux, les enfants l’ont suivi.

Ils ont passé des tests de dépistage, mais, n’étant pas malades, ils ont été envoyés à Hawa Massaquoi, un centre gouvernemental pour enfants soutenu par l’UNICEF. Ironiquement, ce centre avait déjà été utilisé pour les enfants devenus orphelines et orphelins en raison de la guerre : ces enfants avaient perdu leurs parents ou en avaient été séparés pendant la longue et sanglante guerre civile qui a coûté la vie à des milliers de Libériens et Libériennes. Les quartiers abandonnés de l’armée libérienne se trouvaient juste au-delà du bosquet tropical. Le centre est maintenant utilisé pour les orphelines et les orphelins de l’Ebola, à savoir les enfants perdus, les enfants délaissés et les enfants en détresse.

Voilà où en était le Libéria. Le pays est passé d’une guerre réelle à une guerre biologique avec à peine quelques soldats.

C’est là que nous avons trouvé les enfants Sandee, en compagnie d’autres enfants vivant la même situation. Au cours des mois d’août et de septembre, l’UNICEF a aidé 700 enfants à retrouver un parent ou un membre de leur famille élargie, ou à être placés en famille d’accueil. Il y avait la petite sœur d’Anne Marie, Agnès, qui était recroquevillée sur elle-même comme dans une étreinte permanente, agrippée au dos de Mamie Harris, âgée de 33 ans, qui l’aimait et prenait soin d’elle comme si elle était sa propre fille, bien qu’elle soit déjà mère de six enfants. Même son frère Sheriff, qui avait essayé de la prendre pour lui faire un câlin, s’est fait repousser par un « non! » ferme et un cri.

Anne Marie tient un coin d’une affiche devant sa bouche, imitant les médecins.

Anne Marie était dans son élément, véritable centre de l’attention, elle discutait avec un fort accent anglais libérien. J’étais accompagnée d’un journaliste, Lenny Bernstein, qui avait capté son attention. Nous pouvions deviner ce qu’elle disait effrontément en réponse à ses questions. « Je ne comprends pas ce que tu dis », a-t-elle lancé. « C’est parce que je suis un gros Américain », a répliqué Lenny. « Je veux aller en Amérique », a-t-elle affirmé. Tout juste âgée de cinq ans, sans télévision et sans la moindre idée de ce que cela signifiait, elle avait une idée en tête, et elle y tenait.

Elle est sortie à quatre pattes de l’aire de jeu, se parlant toujours à elle-même et faisant rire le personnel du centre Hawa. Elle a attrapé un autocollant bleu de l’UNICEF par un coin et se l’est collé sur la bouche. « Pourquoi fais-tu cela? », lui ai-je demandé. « C’est ce que font les médecins », a-t-elle répondu. Puis, fatiguée, elle a laissé tomber l’autocollant; un autre enfant l’a ramassé et l’a imitée.

« Que sais-tu du virus Ebola? », me suis-je hasardée à lui demander. « Je veux que l’Ebola quitte le Libéria pour que je puisse aller à l’école », a été sa réponse immédiate, telle que traduite par les gens de la région.

Nous avons quitté Hawa en sachant que les enfants étaient au moins entre de bonnes mains, bien nourris et bien vêtus. Ils dormaient dans de jolies chambres au puissant parfum de chlore, sous des moustiquaires pour le lit. Ils avaient des activités régulières, et leur température était prise deux fois par jour. Ils se lavaient les mains méthodiquement sous l’œil vigilant de Fatu. Ils étaient cependant inquiets, ils s’ennuyaient et ils voulaient rentrer chez eux, peu importe ce que leur réservait leur vie après toutes ces pertes.

Des nouvelles qui m’ont glacé le sang sont arrivées quelques jours plus tard : Anne Marie la taquine, Anne Marie l’invincible, présentait les symptômes de la fièvre Ebola. Fatu, l’intervenante, a agi très vite : dans la nuit du jeudi, la température d’Anne Marie était élevée et elle avait des maux d’estomac ainsi qu’une éruption cutanée. Les redoutables signes avant-coureurs étaient tous là. Anne Marie a été isolée dans une chambre séparée et a passé la nuit loin des autres. Le lendemain, vendredi, Fatu était anxieuse. L’ambulance est venue chercher Anne Marie et l’a transportée à l’unité de traitement de l’Ebola à ELWA.

Ce jour-là, son père Solomon avait reçu son congé de l’UTE. Anne Marie a ainsi retrouvé et perdu son père le même jour.

Le dimanche, le pire a été confirmé. J’ai téléphoné au père, qui avait à nouveau le téléphone depuis son retour. « Je suis sincèrement désolée. Comment va Anne Marie? Est-elle bien soignée? », lui ai-je demandé. « Ne quittez pas, je vous passe sa mère », m’a-t-il répondu. J’en suis presque tombée de ma chaise. Ainsi, Anne Marie n’était pas orpheline. C’était formidable, mais elle souffrait quand même de l’Ebola.

Le lendemain, j’ai parlé à Lenny, le journaliste. Il a demandé s’il devait passer un test de dépistage. Je lui ai répondu que non. Anne Marie ne présentait aucun symptôme lorsque nous étions là. Nous ne l’avons pas touchée, et il n’y a eu aucun écoulement de fluides corporels.

MSF a communiqué avec Solomon, afin de lui demander si sa femme ou lui pouvait venir à l’UTE pour prendre soin d’Anne Marie. En tant que survivants, ils avaient tous deux un certain degré de résistance au virus. Ils savaient aussi ce que l’on ressent lorsqu’on est sur le point de mourir, et ils savaient qu’ils devaient faire ce que seul un parent peut faire. La mère était encore faible et elle devait s’occuper de bébé Agnès. À partir de ce moment, Solomon a donc passé la plupart de ses journées et de nombreuses nuits auprès d’Anne Marie, la nourrissant et prenant soin d’elle.

Tous les quelques jours, je lui téléphonais et prenais des nouvelles d’Anne Marie. La nuit, il m’arrivait de me réveiller et de me concentrer sur elle dans l’obscurité, passant des heures troublantes à me convaincre que son esprit lui permettrait de s’en sortir. Je puisais à même mes racines catholiques irlandaises et je priais; je faisais appel à mon instinct de journaliste et j’ai inventé une histoire dans ma tête, avec une petite touche d’optimisme. J’ai créé une image d’Anne Marie dans ma tête, joyeuse et en bonne santé. Toute autre fin ne valait pas la peine d’y penser. Je devais garder espoir en quelque chose, après toutes les horreurs que j’avais vues chaque jour pendant mes cinq semaines passées au Libéria.

Les mots sont venus en premier. Le mercredi 1er octobre, Solomon m’a dit au téléphone : « Dieu merci, Anne Marie n’a pas la va-vite (le terme libérien pour la diarrhée, l’un des nombreux symptômes de la fièvre Ebola). Ils disent qu’elle pourra bientôt rentrer à la maison. »

Les membres de la famille Sandee montrent leur certificat de sortie, ou leur « acte de renaissance », comme ils l’appellent.

Je devais en avoir la preuve. Le 3 octobre, mon tout dernier jour au Libéria, j’étais en route vers l’aéroport et je suis donc passée devant l’unité de traitement de l’Ebola, d’où je l’ai appelé à nouveau. Il était à la maison, tout comme Anne Marie, à qui j’ai parlé. Elle gazouillait joyeusement. Je ne comprenais pas ce qu’elle disait, et ça n’avait pas d’importance.

C’était la voix d’un ange, mais je voulais le visage, des photos ou une vidéo de la famille. Mes collègues de Monrovia m’ont rendu ce service. Ils sont allés à Banjor, à la maison de la famille Sandee, et ont filmé les trois survivants avec leur certificat attestant de leur congé de l’hôpital. Les parents ont failli perdre la vie, mais ils ont maintenant leur nouvel acte de naissance, comme ils l’appellent. Solomon essayait de reprendre son travail et de retrouver sa vie d’avant. Sherriff et bébé Agnès ont dépassé la période d’incubation de 21 jours, ce qui prouve qu’ils n’ont pas contracté le virus Ebola.

Anne Marie incarne en grande partie le Libéria, l’état surnommé le Lone Star State qui est devenu synonyme d’un virus plutôt que de sa résilience. Son image dans le monde est celle de combinaisons de protection, d’inhumations, de malades mourant de façon indigne devant les portes closes d’un lieu de guérison, soit un hôpital.

Avec ses rires et son beau visage rayonnant, Anne Marie est l’enfant que j’associe à l’Ebola. Elle est ma « patronne », défiant le monde de la regarder, de détourner les yeux de l’horreur, et d’imaginer que le virus Ebola n’existe pas, qu’il a quitté le Libéria en faisant en sorte qu’elle puisse retourner à l’école. Son regard dit : « à moi l’avenir! »

La chef des communications en situation de crise de l’UNICEF relate six semaines dans la vie d’une enfant âgée de cinq ans, et les conséquences qu’a eues l’Ebola sur la vie de cette dernière.Avec l’aide de Cody Shane Griggers, à Monrovia.

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